Rencontre avec Gilles Leroy

Encore une fois, après ma rencontre avec Olivier Adam, grâce au journaliste littéraire et auteur Xavier Houssin (qui écrit dans le Monde des livres) et Amélie Dor-Houssin qui  habitent une petite ville du bord de mer de 800 habitants à quelques minutes de chez moi et qui organisent régulièrement des rencontres avec des auteurs, j’ai pu faire une  belle rencontre littéraire !

Bon habiter tout près, ne veut pas dire ne pas être presque en retard 😉 Mais je suis arrivée exactement en même temps que Xavier Houssin et Gilles Leroy (et son chien qui a été d’un calme exemplaire pendant toute la rencontre malgré les quelques larsen 😉

Xavier Houssin a commencé par faire la lecture d’un extrait du roman « Le monde selon Billy Boy » qui nous replonge dans l’ambiance de l’histoire en mettant en avant Eliane le « personnage » principal. Puis il a résumé le roman et fait un retour sur la bibliographie de l’auteur.

J’ai pris plein de notes à toute vitesse et très mal tout en ouvrant grand mes oreilles. J’ai recopié mes pattes de mouches le soir même pendant que c’était frais dans ma tête et je vais essayer de vous retranscrire le plus clairement tout ce qui a été dit (pas forcement chronologiquement mais plus par thèmes).

 

J’espère être fidèle aux propos de Gilles Leroy que j’ai trouvé très intéressant.

 

 

Le monde selon Billy Boy

Même si les noms et les lieux sont vrais, dès qu’on commence à écrire on échappe à la vérité car on les transpose. Dès qu’on transcrit des souvenirs en mots, on les transforme.

Son grand-père l’appelait « le dernier des Mohicans » et aujourd’hui c’est vrai, il est aujourd’hui le dernier de ce lignage. Il avait déjà écrit sur sa mère (« Maman est morte ») et sur son père (« Machines à sous ») mais il estimait qu’il ne pouvait pas tout dire car ses deux tantes étaient encore en vie. Il voulait raconter la vie des gens qu’il a connus et aimés mais il considère que quand les gens sont en vie il faut avoir des égards pour eux. Il ne trouve pas bien de livrer sa famille en pâture de leur vivant. A la mort de sa tante Myriam (la sœur de sa mère, handicapée mentale, qu’il aimait comme une sœur), ce fut un cataclysme. Il a réalisé qu’il était seul au monde, qu’il n’avait plus de liens de sang et cela a été un choc. Il a eu envie de rendre hommage à sa mère et aussi à sa tante Myriam. Il a senti la nécessité de décrire ce sentiment de solitude car cela lui paraissait incongru d’être encore là, car pour lui, vivre c’est être relié à d’autres.

Cette histoire reste un roman, il le revendique, étant donné qu’il recrée des scènes qu’il n’a pas vécues. Il a été obligé de reconstituer cette période. Par la forme c’est du roman. L’essentiel vient du récit familial même si c’est romancé. Il est précis et généreux dans les détails. Sa mère lui a beaucoup parlé et il a appris beaucoup de choses auprès d’eux. Comme ils étaient de très jeunes parents, ils l’emmenaient partout et il était toujours dans la proximité d’adultes.

Il n’était pas désiré mais il était aimé et reconnu. Il est arrivé par accident mais il a reçu tout l’amour possible. Il dit que ses parents, malgré leur jeunesse, se sont bien débrouillés et que si aujourd’hui il se sent bien dans sa vie c’est qu’ils ont fait un bon travail de parents ! Dans le roman, il s’interroge sur ses origines, sur sa vie s’il avait eu d’autres parents mais il ajoute que si beaucoup d’enfants jouent à ce jeu, c’est un luxe qu’un enfant non désiré mais accueilli et aimé ne peut pas trop se permettre. Il a aussi évoqué son sentiment de culpabilité. Il dit qu’il peut légitiment se poser la question de savoir si sa venue au monde n’a pas été le point d’arrêt de leurs vies.

Alabama Song

Il a voulu écrire sur Scott Fitzgerald et Zela parce que leur histoire est une histoire de rivalité amoureuse et que cela faisait écho à sa vie. Il a pris la colonne vertébrale de leur vie car il voulait parler de la rivalité amoureuse qu’il avait lui-même connue mais dont il n’avait pas envie de parler directement pour ne pas impliquer une personne qui ne demandait rien, il ne voulait pas de règlement de comptes.

Il avait aussi envie de défendre Zelda qui était une femme qui le fascinait car c’était une des premières femmes à avoir payé cher son désir d’être libre et de s’affirmer et qui de tout temps avait subi les critiques violentes de tous ceux qui traitaient Fitzgerald comme une idole et qui accusaient Zelda de tous les maux.

Il a écrit à la première personne, il s’est glissé dans la peau de Zelda car il pensait qu’elle n’avait jamais vraiment eu la parole.

« Alabama song » a été traduit dans 33  langues mais pas en anglais car les américains n’ont pas aimé qu’un « frenchy » se permette d’écorner le monument qu’était Fitzgerald. Récemment, quelques extraits ont été traduits dans une revue et peut-être que 9 ans après, il sera enfin traduit.

Concernant le titre, il explique qu’il n’arrivait pas à en trouver un, jusqu’à ce qu’il se retrouve la nuit sur une route américaine à écouter la chanson des Doors à la radio et ça a été une évidence pour lui, il fallait que son roman s’appelle « Alabama Song ». Les droits de ce titre appartiennent à une descendante de Brecht qui a accepté de le lui donner sans contrepartie financière.

Zola Jackson

Son roman suivant était également écrit à la première personne et ce n’était pas « fait exprès », c’est venu tout seul. Cette vie est totalement inventée, aucun des personnages n’a existé réellement mais ce n’est pas non plus venu par hasard. Il avait envie depuis longtemps d’écrire sur le deuil d’une mère ayant perdu un enfant. Il a évoqué la mort  de deux de ses amis de jeunesse dont il connaissait les mères. Il ne se remettait pas de la mort de ses amis et il ressentait les douleurs des mères mais il ne pouvait pas mettre ces morts en scène par respect pour elles. Quand il a vu un documentaire sur l’ouragan Katrina et qu’il a vu une femme noire avec son chien coincée dans sa maison, il a su immédiatement que ce serait une mère en deuil, c’était comme une évidence et il tout de suite commencé à prendre des notes alors même qu’il n’avait pas fini « Alabama song ».

Nina Simone, roman

Pour parler de Nina Simone, il avait envie de continuer cette mise en scène de vies d’artistes qui peut faire écho dans la vie de gens qui ne sont pourtant pas artistes.

Dans ce qui est souvent appelé « la trilogie américaine », le point commun pour lui c’est que ce sont trois femmes et trois femmes en colère à qui il a voulu donner une voix.

Le Prix Goncourt

Gilles Leroy a eu le Prix Goncourt pour Alabama Song et Xavier Houssin lui a demandé s’il s’y attendait. Mais il a répondu qu’il n’avait aucune idée de pourquoi ce roman a eu plus de succès. Il se souvient qu’avant la sortie, des libraires s’étaient montrés enthousiastes et qu’il avait bénéficié d’un article très positif de Bernard Pivot. Il précise aussi que cela faisait 20 ans qu’il écrivait et qu’il avait déjà été sur des listes de prix sans pour autant remporter quoi que ce soit alors, jusqu’à la fin il s’est forcé à ne pas y croire de peur d’être déçu.

L’écriture

A chaque fois qu’il commence une nouvelle histoire, il se dit que cette fois, il va faire un roman court avec peu de personnages mais il ne peut pas s’empêcher de greffer des personnages secondaires qui s’imposent et qu’il accueille volontiers.

Il a expliqué que souvent, il prend des personnages jeunes car il y a une évolution possible, comme de la glaise que l’on façonne.

Quand au choix de la 1ère personne, il dit qu’il fait des essais de voix pour voir si ça marche. C’était le cas pour Zelda ainsi que pour Zola. Ce n’est pas un choix de procédé narratif, c’est l’intuition que c’est ce qui fonctionnera le mieux.

Quand quelqu’un lui a demandé si l’écriture était facile pour lui, il a répondu que ça ne l’était pas. Parfois, il connait des moments de grâce qui viennent tous seuls mais c’est rare d’écrire plusieurs pages en une journée. Souvent, il faut lutter. Il n’y a pas deux journées d’écriture qui se ressemblent. L’écriture pour lui c’est un travail mais qui va au-delà des moments où il est devant son clavier. C’est aussi sa vie, l’occupation de tout son temps et ça continue dans sa tête même quand il fait autre chose : il est là sans être là. Mais il a aussi dit que quand il n’était pas en pleine écriture, il vivait sa vie entre autre en passant beaucoup de temps à jardiner !

Il a aussi raconté que souvent il sent que le roman qu’il est en train d’écrire touche à sa fin quand il commence à avoir des idées pour une prochaine histoire. En ce moment, il est dans la phase finale de l’écriture de son prochain roman et il se réveille la nuit pour prendre des notes sur autre chose alors il pense qu’il va bientôt le finir !

Dédicace

Après cet entretien que j’ai trouvé vraiment riche et intéressant, je suis allée faire dédicacer mon livre. J’ai dit à Gilles Leroy que je l’avais découvert en l’écoutant à La Librairie Francophone sur France Inter et que sachant qu’il venait aujourd’hui j’ai lu son roman très vite. Et là, il me regarde et me dit « Vous avez écrit sur internet, non ? Parce que ce matin, j’ai eu une alerte Google de Hellocoton avec un billet sur le roman. » Alors je ne vous cache pas que j’étais très étonnée (et agréablement surprise) et je lui ai dit que oui, j’avais un blog et que la veille j’avais parlé de son roman et je lui ai donné une de mes nouvelles cartes de visite. Il l’a regardé et a dit « Ah oui ! Enna, c’est ça ! C’est votre prénom ? » 😉 Nous avons pris un peu de temps pour parler de son roman, je lui ai dit ce que j’avais particulièrement aimé et il m’a écrit une jolie dédicace personnalisée et m’a salué d’un « A bientôt » 😉

 

Ce petit moment a été vraiment très sympathique. J’ai trouvé Gilles Leroy très abordable et simple, souriant et à l’écoute. J’ai aimé sa façon de parler de sa manière d’écrire et aussi de ses romans. Je suis sortie en ayant envie de lire d’autres romans de lui.

Je suis vraiment contente d’être allée à cette rencontre car je suis rentré chez moi avec un grand sourire !