Vendredi 7 juin, avec ma copine Mrs B, j’ai eu la chance d’assister à une rencontre avec Léonor de Récondo organisée par la librairie Le Détour, comme d’habitude : dans le bar juste en face! Je connaissais l’auteure pour avoir lu (en audio) « Pietra Viva » en 2015 et tout récemment, pour préparer cette rencontre, j’avais aussi audiolu « Amours« . C’est Fanny, ma libraire, qui a mené l’entretien, même si Léonor de Récondo n’avait pas besoin de beaucoup de questions : elle parlait avec beaucoup de facilité et c’était comme écouter une amie échanger avec beaucoup de simplicité et de rires!

L’entrée dans l’écriture

Léonor de Récondo est violoniste, c’est son métier. Elle a commencé l’apprentissage du violon et elle a su très tôt qu’elle voudrait en faire son métier, en vivre, mais la lecture l’a toujours accompagnée. C’était un territoire précieux. Entre l’adolescence et ses 20 ans, elle a tellement travaillé le violon qu’il n’y avait pas de place pour autre chose mais elle a toujours tenu des journaux intimes, très longtemps, jusqu’à ce que la fiction entre dans sa vie il y a environ 10 ans. A l’époque, elle écrivait pour se comprendre mais pas pour être lue. Il y a eu quelques ébauches, des tentatives d’écriture de fiction mais sans aller au bout. Et il y a environ 10 ans, à un moment de sa vie où elle était installée et où il y avait de la place, de l’espace mental, elle s’est dit qu’elle allait essayer d’aller au moins au bout d’un roman.

Publication, le monde de l’édition et Sabine Wespieser

Une fois qu’elle a fini son premier roman, elle l’a envoyé à un grand nombre d’éditeurs et elle a reçu autant de réponses négatives que d’envois mais elle a aussi reçu des encouragements de la part de Christian Bobin qui l’a complimenté sur son écriture et qui lui a conseillé de prendre de la distance par rapport à elle-même.

Puis, elle s’est lancée dans un autre roman, historique cette fois (en prenant de la distance dit-elle en riant). C’était romanesque, un conte autour du mythe d’Orphée. Elle a reçu des lettres de refus mais aussi des encouragements de plusieurs éditeurs et notamment un courrier de Sabine Wespieser, écrit à la main, qui lui disait qu’elle pourrait lui envoyer son prochain roman car elle était intéressée par son style. « La grâce du cyprès blanc » a été édité aux Editions « Le temps qu’il fait », une petite maison d’edition avec un beau catalogue, notamment Christian Bobin.

Ensuite quand elle a écrit « Rêves oubliés », elle ne l’a envoyé qu’à Sabine Wespieser, en lui rappelant le courrier qu’elle lui avait écrit.  Après avoir envoyé son manuscrit, elle est partie au Japon en famille et là-bas, elle a fait un rêve dans lequel Sabine Wespieser l’appelait pour lui dire qu’elle allait éditer son livre et le soir même elle a reçu un mail de Sabine Wespieser elle-même qui souhaitait le publier s’il était toujours disponible!

Léonor de Récondo nous explique toute l’organisation du monde de l’édition, des rentrées littéraires (avec une préférence pour la rentrée de janvier qui est moins dans la course à la promotion et aux prix).

Elle nous raconte qu’entre elle et Sabine Wespieser c’est une belle histoire éditoriale, une belle histoire de confiance car c’est une vraie maison d’édition, dans laquelle le mot « maison » a tout son sens, car elle a cette sensation d’être dans un lieu accueillant. C’est une petite maison d’édition indépendante qui a peu de textes (une dizaine par an) et un désir de soutenir ses textes avec un vrai accompagnement de l’auteur. Elle travaille beaucoup en lien avec les libraires.

D’ailleurs, à partir de « Pietra Viva » il y a eu une rencontre avec les libraires et la presse qui a fait qu’avec « Amours » le terrain était prêt pour qu’un succès se fasse. Elle a reçu « le prix RTL Lire » et « le Prix des Libraires » et à cette époque « Pietra Viva » est sorti en poche et a connu un grand succès. Elle s’est beaucoup déplacée en librairies (pour « Amours », ça a été 6 mois de promotion et 60 librairies visitées) et un vrai lien s’est tissé entre elle, les libraires et le public. Elle s’amuse en disant qu’elle n’avait pas réalisé qu’un écrivain voyageait autant sinon plus qu’un musicien!

Manifesto

Son roman « Rêves oubliés » racontait l’histoire de l’exil de sa famille venue d’Espagne et restée en France avec un récit qui se situe de 1936 à 1949.

Dans « Manifesto », son dernier roman, elle raconte une histoire aussi très personnelle. En plein promotion pour « Amours » juste après les prix, elle était dans un grand mouvement de promotion quand elle a reçu un appel de l’hôpital pour annoncer que son père subissait une infection générale après une opération et qu’il fallait venir tout de suite…

C’est la dernière nuit de son père et c’est un livre qui lui rend hommage. Hommage à l’artiste et à l’homme qu’il était. Elle voulait faire son portrait, un livre sur ce qu’il lui a transmis. Ce roman est donc en partie autobiographique. Il y a une alternance entre des passages qui se passent la nuit dans la chambre avec l’attente et par ailleurs, des conversations imaginaires entre son père et Ernest Hemingway.

Dans ce roman, elle a laissé les prénoms pour être sincère puisqu’il s’agissait bien d’elle, Léonor, et de Cécile et Félix, sa mère et son père, mais elle voulait quand même faire éclater cette forme et elle a imaginé cette conversation avec Ernest Hemingway pour retourner dans la fiction.

L’alternance de textes correspond aussi à l’alternance dans laquelle elle était en tant qu’auteure. La forme a donné le texte. Avant, elle se cognait dans le réel, il fallait qu’elle sorte du linéaire. Elle voulait redonner une voix à Félix. Dans ce roman, c’était la première fois qu’elle écrivait à la première personne et il y a 3 premières personnes : Léonor, Félix et Hemingway. L’alternance lui permet d’expliquer des choses dans l’écriture, une temporalité qu’elle voulait exploser, être dans la nuit, dans le réel de la dernière nuit du corps. Elle ne voulait pas oublier, elle voulait garder les détails : c’est donc une écriture détaillée, du corps, de la peau par exemple. Dans les parties avec les conversations avec Hemingway, elle voulait donner une épaisseur poétique au texte.

Son père était un artiste engagé, elle a toujours vu ses parents, artistes, à l’œuvre chez elle. Il y avait toujours chez eux une circulation de parole, de pensée, un désir artistique qui l’a éduquée à voir le monde et à donner à voir le monde. Elle voulait rendre hommage à cela. C’est pour cela qu’elle a choisi Hemingway : il y avait son engagement politique sur l’Espagne, la guerre, la mort, l’écriture, le deuil. Une fois le choix d’Hemingway fait, elle s’est rendue compte que quand cet auteur allait en Espagne,  il allait régulièrement manger chez la sœur de sa grand-mère. Il y avait même des photos de lui là-bas donc son père a vraiment connu Hemingway. Elle pense qu’elle devait le savoir au fond d’elle mais ça ne lui est apparu qu’après avoir choisi de l’utiliser dans son roman.

Le titre du roman lui est venu après un rêve qu’elle raconte début de l’histoire. Elle voit sa mère lui demander si elle avançait dans son « manifesto » en parant de son livre et c’est le mot qui lui a paru le mieux correspondre à ce qu’elle voulait transmettre alors elle l’a gardé.

La musique des mots et la voix

La musicienne qu’elle est estime qu’il y a des mots communs entre la musique et l’écriture comme par exemple la notion de silence qui est essentielle à la fois dans la musique et dans l’écriture. Elle a envie de créer de l’espace à travers l’écriture. Elle estime aussi qu’il y a une communion de regards entre le lecteur et le texte. Elle a travaillé longtemps à essayer de trouver une fluidité, à entrer dans une sorte de mouvement littéraire car quand on s’embarque dans un texte ce sont des voyages immobiles extraordinaires.

Mon amie Claire est intervenue en revenant sur le fait qu’elle ait dit que pour elle, la voix avait de l’importance dans son écriture  et elle lui a raconté qu’elle avait lu « Amours » en version audio et que nous avions été toutes les deux bouleversées par sa façon de lire. J’ai ajouté que ce n’était pas toujours réussi quand un auteur lisait son propre texte et que là, elle avait vraiment donné vie à ses personnages et qu’on entendait bien le beau style.

Elle a eu l’air très touchée par cela et elle nous a raconté qu’elle avait enregistré la version audio à la demande des éditions Sixtrid. C’était suite à sa grande tournée de 6 mois pour le roman et après la mort de son père. Elle avait l’impression d’avoir épuisé son texte, qu’elle était arrivée au bout et qu’elle ne connaissait plus que ça… Mais en le lisant pour la version audio, elle s’est réconciliée avec ce texte, elle a redécouvert son propre texte. Elle a alors pris conscience que finalement le cœur de texte, c’est le texte, pas ce pas ce qu’on en dit autour. Cette lecture audio s’est faite en une journée et il y a eu beaucoup d’émotions pour elle et pour les personnes qui enregistraient (et comme l’a ajouté Claire : pour l’audiolecteur aussi!).

Elle nous a annoncé qu’Audiolib allait publier « Manifesto » et c’est elle qui lira la partie se passant à l’hôpital (elle venait juste de finir l’enregistrement la veille) et c’est un acteur qui lira la partie entre son père et Hemingway. Elle ne pense pas qu’elle lira tous ses livres en audio mais pour celui-ci, cela lui paraissait juste et elle était très heureuse de l’avoir fait.

L’écriture

Quelqu’un lui demandé quel était le point de départ de l’écriture pour elle et elle a répondu que c’était sa curiosité. C’étaient des questions qui l’intéressaient et qu’elle avait envie de creuser. Pour « Pietra Viva », elle avait envie d’écrire sur le paysage de ces carrières de marbre qu’elle connaissait grâce à son père et sur la création artistique. Pour « Amours », elle est allée dans le début du 20e siècle du côté des femmes et c’était en plein dans le débat pour le mariage pour tous. Elle avait envie de s’intéresser à l’éducation féminine. « Point cardinal » est son premier roman contemporain sur une femme trans. Elle se posait beaucoup de questions sur le corps et comment on pouvait ne pas être sûr d’être dans le bon corps. D’ailleurs dans tous ses romans, elle a conscience qu’il y a une grande importance du corps que ce soit par la création ou le corps physique.

Elle aime se plonger dans ce questionnement pendant un certain temps. En général un roman lui prend deux ans : un an de recherche et d’élaboration narrative et un an d’écriture. Quand elle démarre la partie narrative, c’est qu’elle est prête et elle écrit donc directement la forme définitive, elle ne change pas la trame qu’elle a imaginé. Elle enlève plus qu’elle ne rajoute (ce qui explique, dit-elle, qu’elle écrive surtout des romans courts). Elle travaille à une sorte de transparence, de légèreté, pour que la langue ne fasse pas écran au texte.

*

J’ai beaucoup aimé cette rencontre, c’était naturel et joyeux, il a eu un vrai échange entre l’auteur et les lecteurs et même entre les lecteurs (Claire et moi avons conseillé aux autres de découvrir « Amours » en audio!) Au moment de la dédicace, j’ai pu ajouter que j’avais aussi audiolu « Pietra Viva » et que j’avais été très touchée par son écriture et que curieusement, j’avais l’impression que sa voix « parlée » était différente de sa voix lors de la lecture de « Amours », comme si elle était chargée d’émotion, plus littéraire.

Je remercie encore Fanny et Raphaël de  la librairie Le Détour qui permettent de beaux moments littéraires comme ceux-là! Merci à l’auteure aussi pour sa simplicité! Je compte bien poursuivre la découverte de son oeuvre : j’ai acheté « Point cardinal » et Claire a acheté « Rêves oubliés » et nous nous les prêterons! Si vous avez l’occasion de croiser la route de Léonor de Récondo, je vous conseille de faire sa connaissance!

4 commentaires sur « Rencontre avec Léonor de Récondo »

  1. Entretien très intéressant. Je l’avais rencontrée au cours d’un festival Terres de Paroles et l’avait trouvée vraiment sympathique. Tu as dû aimer tout le passage sur les livres audios, toi qui es fan 🙂

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