Ce roman se situe dans des Etats-Unis imaginaires mais pas si impossibles à imaginer, avec des droits des femmes nettement réduits, une regression des libertés individuelles sur son corps et une moralisation archaïque de ce que doit être la famille. En effet, des lois sont passées, de façon presque inaperçues, qui donnent plus de droits à un fœtus qu’à une femme et qui fait que l’avortement est devenu un acte criminel, peu importe les raisons de cet avortement et que la procréation assistée devient interdite aussi. L’idée est que les bébés qui ne seront pas avortés pourront être adoptés par ceux qui ne peuvent pas en avoir… sauf qu’une nouvelle loi est sur le point d’entrer en application : l’adoption sera réservée aux couples mariés… Les femmes qui cherchent à aller au Canada pour se faire avorter seront arrêtées et condamnées également grace à des accords entre les deux pays…

Dans cette société très proche de la nôtre, nous sommes dans la petite ville de Newville, en Oregon, un lieu un peu reculé, près de la mer avec ses baleines et sa nature assez sauvage. Nous croisons différentes femmes, plus ou moins liées qui, toutes, avec leurs différences, vont se questionner sur leur place de femme dans la société. Elles vivent toute avec une problématique en rapport avec la procréation.

Ro, professeur d’histoire au lycée, essaie désespérément d’avoir un enfant toute seule. Susan, femme au foyer, est mère de deux enfants, Mattie, jeune lycéenne prometteuse, tombe enceinte par accident et Gin, est une femme qui est associée à une sorcière à cause de son mode de vie isolé des autres et ses médecines alternatives à base de plantes. En parallèle, les chapitres concernant les personnages sont entrecoupés par des extraits de la biographie que Ro écrit sur une exploratrice islandaise du 19è siècle.

Ces femmes sont sans doute présentées comme des archétypes de la féminité et d’ailleurs chaque chapitre qui leur est consacré les nomme par un statut (je ne sais pas comment c’est traduit car je l’ai lu en anglais) : Ro est appelée « The biographer » (la biographe), Susan « the wife » (l’épouse), Mattie « the daughter » (la fille, par filiation) et Gin « the mender » (la réparatrice?), qui les enferme en quelque sorte dans un aspect de leur vie. Mais ce que j’ai aimé dans ce roman c’est que justement, les clichés dépassent les personnages.

En effet, il y a pour moi un vrai contraste entre l’image donnée à l’extérieur et les désirs et les questionnements intérieurs de ces femmes. Elles sont tout le contraire de l’image qu’elles donnent. Ro, est donc une célibataire très indépendante, éduquée, qui essaie d’inculquer à ses élèves un sens civique et féministe, qui ne dépend pas d’un homme et qui pourtant meurt d’envie d’avoir un bébé toute seule. Elle en parle assez factuellement à son entourage mais sans pour autant se confier sur le besoin visceral qu’elle ressent. Malgré toute son indépendance, elle jalouse pourtant Susan qui dégage l’image d’une certaine harmonie familiale avec son mari et ses deux enfants. Mais cette dernière n’est pas heureuse non plus, elle regrette d’avoir abandonné ses études, n’arrive pas à trouver sa place dans son couple et dans sa famille et a le sentiment de s’être en quelque sorte sacrifiée à cette famille idéale. Elle non plus n’exprime pas ses doutes et elle laisse les distances s’installer.

Mattie, qui est à la fois l’élève de Ro et la babysitter de Susan, est une enfant adoptée par des parents aimants. Elle réussit bien à l’école et pourtant elle semble être à côté de sa vie au destin tout tracé. Elle tombe enceinte et ne veut pas garder ce bébé, même si cela va à l’encontre des principes de ses parents qui, l’ayant adoptée, prônent leur préférence de l’abandon pour rendre une nouvelle famille heureuse. Mais ce bonheur apparent est terni pour elle du questionnement permanent sur qui est sa vraie mère et elle ne veut pas faire subir cela à son enfant. Et enfin, Gin, elle, fait peur avec sa vie décalée, abandonnée par sa mère, élevée par une tante un peu sorcière, elle aide les autres femmes, les soigne, les libère, les accompagne mais elle porte aussi un fardeau lié à une naissance.

C’est pour moi un très beau roman de femmes, pas sur « les » femmes mais sur « des » femmes, multiples et diverses. C’est aussi un roman qui montre que les femmes ne se parlent peut-être pas assez et ne se soutiennent pas forcément vraiment, que ce soit entre personnes qui se côtoient qu’au niveau plus général car comme le dit Ro à un moment, certaines lois sont passées sans que les femmes ne prennent conscience à l’époque de ce que cela impliquait pour l’avenir…

Le seul bémol, je n’ai pas été très touchée par les passages sur l’exploratrice, je n’en ai pas vraiment vu l’intérêt pour tout dire.

J’ai découvert Leni Zumas lors d’une table ronde au Festival America cette année et j’ai acheté son livre dans la foulée. Si vous voulez écouter les échanges voici la vidéo de cette rencontre de plusieurs autrices (je n’aime pas ce mot!) / auteures :

 chez Antigone

catégorie « objet » (= horloges)

8 commentaires sur « Les heures rouges (Red clocks) : Leni Zumas »

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