Profession du père : Sorj Chalandon

C’est un fait connu de tous : je suis une « Sorjette », c’est à dire une fan de Sorj Chalandon… J’ai d’abord aimé ses livres (je les ai tous lu) et puis j’ai rencontré l’auteur et j’ai trouvé que c’était quelqu’un d’abordable et touchant que j’ai beaucoup apprécié. Alors bien entendu quand j’ai lu qu’un nouveau roman allait sortir pour la rentrée littéraire je savais que j’allais l’acheter le jour de sa sortie et que je ne lirai aucun avis dessus pour ne pas être influencée et c’est ce que j’ai fait.

Comme à chaque fois depuis que j’ai aimé le premier livre de lui (« Mon traître ») j’appréhende un peu la lecture d’un roman de Sorj Chalandon : « Est-ce que je vais aimer? », « Est-ce que je vais être déçue? ». En commençant ce roman, si dès le début le sujet m’a pris aux tripes, je me disais quand même que j’aimais sans vraiment retrouver son style, une certaine poésie dans les phrases. Et puis quand le narrateur enfant et adolescent a laissé la place au narrateur adulte, j’ai retrouvé la plume que j’aime tant et je pense que c’est donc un choix d’être plus sobre et factuel quand c’est l’enfant qui raconte purement et simplement ce qu’il vit et ce qu’il croit sans analyser les élèvements, sans juger, sans mettre d’affect et quand c’est l’adulte, qui a du recul, qui réfléchit à sa vie, il peut faire transparaître des sentiments dans ses mots. Enfin, c’est mon ressenti en refermant le roman.

L’histoire est celle d’Émile Choulans, que l’on suit de l’enfance à la fin de l’adolescence, et de ses parents dans les années 1950-60. Le père est un homme très particulier, mythomane (nous le devinons vite mais Émile, lui croit absolument tout ce que son père lui raconte, et très longtemps) qui s’invente des vies les plus extraordinaires et incroyables. S’il demande à son fils d’écrire « sans profession » à la case « profession du père » dans les feuilles à remplir à chaque rentrée scolaire et qu’il reste en pyjama à la maison toute la journée, c’est pourtant plus « agent secret », « membre de l’OAS » « membre de la CIA » ou avant cela « champion de judo » ou « créateur des Compagnons de la Chanson » qu’il voudrait y voir figurer… Bref, cet homme plein de certitudes à tout vu, tout vécu et en veut à mort à De Gaulle qu’il veut assassiner…

S’il ne s’agissait que des vies rêvées, ces divagations auraient presque pu être comiques, mais elles s’accompagnent d’un régime de terreur à la maison. Émile est maltraité par son père qui le punit sévèrement, violemment et injustement pour tout et rien. Il l’embarque dans ses délires en lui faisant croire que lui aussi est un soldat qui doit se battre pour leur cause et « l’organisation »… L’enfant, puis le jeune qu’il devient, obéit aveuglément à son père même s’il le « trahit » pour impliquer un camarade de classe et devenir celui qui donne des ordres. La mère dans cette histoire est totalement effacée, éteinte, laissant faire son mari et se montrant pour moi aussi maltraitante que lui dans son attitude de déni complet.

La dernière partie du roman est celle de l’adulte qu’est devenu Émile, cet adulte qui tout en ne pouvant plus accepter le père ne peut pour autant pas l’oublier, le laisser. Autant dans la partie sur l’enfance, il y a des scènes qui font serrer les dents et serrer les poings car on a envie de protéger cet enfant si innocent de sa brute de père, autant dans les pages sur l’âge adulte, on a envie de serrer l’homme dans nos bras pour le réconforter de tant d’indifférence. J’ai eu les larmes aux yeux dans ces parties là.

C’est donc ici un roman très riche et complexe sur la maltraitance, sur la maladie mentale, sur le déni, sur l’amour d’un enfant pour ses parents coûte que coûte, sur la résilience aussi. C’est un roman sur un homme qui a construit sa vie sur un champs de bataille et qui a beaucoup d’amour à donner.

En lisant une interview de Sorj Chalandon, j’ai appris après ma lecture que ce roman était très inspiré de sa vie et je comprends mieux que l’homme soit toujours très à fleur de peau. Et vous pouvez aussi écouter Sorj Chalandon parler lui même de son roman et de sa vie sur France Culture :

http://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=5053569

J’ai aussi beaucoup apprécié l’écoute de l’émission Boomerang sur France Inter, car j’aime beaucoup les écrits de Sorj Chalandon pour ses histoires et son style mais je trouve aussi que l’homme parle « juste » et qu’il est très intéressant!

Un livre que je vous recommande vous vous en doutez, même si je pense qu’il faut être dans de bonnes dispositions pour le lire car si c’est un roman facile à lire et passionnant, ce n’est pas du tout un roman léger. On n’en sort pas tout à fait indemne.

 avec Tiphanie et Saxaoul. Allons voir leurs avis!

Je ne sais pas si je vais lire beaucoup de romans de la rentrée littéraire mais celui-ci est ma première pépite chez Galéa

33 commentaires sur « Profession du père : Sorj Chalandon »

    1. oui, une fidèle Sorjette (même si au début j’ai eu peur que le style ne
      suive pas l’émotion brute mais en fait l’ensemble est parfait!) et j’ai
      aussi aimé l’entendre il est tellement juste, je n’ai pas peur de passer
      pour une groupie en disant que je pense que c’est un type bien!

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    1. J’ai vraiment aimé cette histoire et cette façon de la raconter : il sait
      susciter l’émotion sans que ce soit larmoyant. Je suis bien d’accord avec
      toi : bouleversant!

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  1. bin euh je suis desolee desolee de ce que je vais ecrire…j’ai lu son traitre…et j’ai pas adhere du tout dans l’histoire…alors cela m’a bloque sur cet auteur…so’y so’y….

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    1. oh non, laisse lui une nouvelle chance! Celui-ci est vraiment bon et aussi
      « Le quatrième mur » et dans un genre différent mais très bien aussi il y a
      « Une promesse » (oui,j’ai envie que tout le monde aime Sorj Chalandon

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  2. Ahlala je n’en encore lu qu’un de ton cher Sorj ! Mais ça m’a déjà beaucoup plu donc je le lirai encore, c’est sûr… d’autant qu’à chaque nouveau bouquin l’envie est multipliée.

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  3. Je trouve que ce livre, quand on sait qu’il est inspiré du vécu de l’auteur, permet de voir son œuvre et sa carrière de journaliste reporter de guerre un peu différemment.

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    1. Oui, on y pense en rapport avec ses écrits et aussi quand on le rencontre
      et qu’on le sent toujours très sensible à ce qui lui tient à coeur. C’est
      un homme chez qui on sent cette faille. Je le trouve passionnant dans ses
      textes et dans ses paroles. Ravie d’avoir partagé e cette lecture avec toi!

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  4. J’ai vraiment beaucoup aimé et été très touchée par le narrateur, mais je n’en fais pas un coup de coeur, je pense que cette lecture me restera mais elle n’a pas eu pour moi la force des précédentes. Cela reste cependant une histoire poignante, révoltante… En tout cas je suis contente de n’avoir rien lu sur le sujet avant parce que ça m’aurait un peu gâché le plaisir de la lecture, je ne sais pas du tout que c’était en partie autobiographique, ça explique sans doute la force de certains passages, et cette frontière ténue entre fiction et réalité.

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    1. Je comprends ton avis : j’ai été touchée par le personnage de la première
      partie et par le style dans la dernière. Je trouve que Sorj Chalandon a un
      vrai talent de conteur.

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    1. Je peux comprendre car au début je ne retrouvais pas le style que j’aimais
      mais j’ai pris le roman comme un ensemble avec un portrait d’un homme de
      son enfance à l’âge adulte et j’ai aimé cet ensemble.

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  5. Je ne suis pas tout à fait une Sorjette, puisque j’ai beaucoup aimé Mon traître, mais pas réussi à lire Retour à Killybegs, et ensuite aimé Le quatrième mur. Ce dernier roman explique sans doute bien des choses, et je le lirai sûrement.

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    1. ce roman est assez différent mais en même temps on retrouve un peu tous les
      univers qu’il a abordé dans ses autres romans. Il se livre tout en créant
      des personnages forts, de la fiction, c’est ça que j’aime chez lui.

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  6. Pardon de commenter ton article si tard (je croule sous le retard en ce moment), je fais mon récap aujourd’hui, c’est avec plaisir que j’enregistre ce beau billet, j’aime beaucoup ce que tu dis sur cette écriture que tu n’as pas vraiment retrouvé mais que tu trouves très poétique. Et je retrouve dans ton Sorj mon amour presque inconditionnel de Modiano.
    Noté, et merci de ta participation Enna (et go go go, car tu es en plein dedans)

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    1. je sais que les challenges c’est long à grer alors je n’y pensais même plus
      mais je suis contente de pouvoir en parler et au fait, j’ai lu un
      Modiano en audio (Chiens de printemps) et j’ai bien aimé (le billet est en
      ligne) et comme toujours je pense à toi quand je pense Modiano

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